Enfantillages!

Le CEC et les enfants:

Par Astrid de Hults, coordinatrice du CEC Terre Franche à Eghezée

Ce qu’un artiste peut transmettre aux tout petits, c’est d’abord le soutien d’un regard et l’appui d’une pratique.

Dans un atelier — constitué d’un groupe d’une douzaine d’enfants maximum — l’ambition des animateurs-artistes est de valoriser, en s’appuyant sur leurs propres savoirs, connaissances et intuitions, ce que propose l’enfant. Maîtrisant eux-mêmes les outils et les techniques, ils donnent ainsi aux participant(e)s le moyen d’aller plus loin, reculant du même coup les limites de l’expérimentation. La maîtrise de leur discipline artistique les rend ouverts et sensibles aux solutions que les enfants imaginent.

La transmission se fait par la pratique et non par les discours. La plupart des artistes qui animent nos ateliers n’adressent pas leur propre création artistique aux enfants. Leur travail d’artiste peut être très éloigné de celui proposé aux enfants. Mais l’univers de l’artiste nourrit la démarche proposée aux enfants. L’artiste qui anime un atelier n’est pas Monsieur ou madame X. Il est Jean-Baptiste qui sculpte ou Monique qui peint, avec le désir de partager son expérience et sa passion de peintre ou de sculpteur. Ou encore Marie, musicienne, qui se rappelant son passé d’enfant timide pour laquelle le piano était un prolongement d’elle-même et une seconde peau, propose cette exploration aux enfants qui sentent alors autorisés à sortir les poings, à frapper sur le piano ou à caresser simplement le clavier…

L’enfant s’approprie le monde par le jeu. L’art lui permet de prolonger et d’amplifier ce désir de création et d’inventivité. Si, au début d’un travail plastique, l’enfant ressent le besoin de se rassurer en mettant le soleil ou la maison à leur place, il perçoit très vite que la peinture n’est pas une photo du réel et qu’il peut inventer, ajouter, éclater…

Il s’y plonge alors avec bonheur, vitalité et force, sans barrière ni frontière. « Les enfants constatent, dit Monique qui est peintre, que les artistes reconnus le font, que les référents l’autorisent ! C’est pourquoi nous mettons de la documentation à leur disposition dans l’atelier. Un monde infini s’ouvre alors … »

Jean-Baptiste, qui est plasticien, précise le sens de son travail en atelier et la manière dont il entend accompagner le travail des enfants: « Dans mon travail personnel de sculpteur, j’aime partir d’images réelles, j’aime créer des objets ou des images qui disent des choses. Je transmets aux enfants ce qui me motive dans mon travail d’artiste. Quand un enfant me propose en atelier son travail, j’aime que cela raconte quelque chose. Quand il crée un personnage, je lui pose des questions sur ce personnage. Qu’est-ce qu’il dit ? Que veux-tu lui faire dire ? L’enfant est étonné, cela ne lui est pas naturel. Puis, il découvre qu’il a des choses à dire. Et moi, je suis persuadé qu’il a des choses à dire, et j’aime être exigeant à ce niveau-là. Dans mon travail d’animateur, je ne censure rien. Je guide et questionne, mais il n’y a pas de limite, ni de notion de beau, de laid. On peut faire un dessin tout noir, couper les têtes, mettre du sang… On peut raconter une histoire abominable… Du coup, les dessins font parfois peur aux parents ! Mais l’enfant apprivoise ainsi le monde, ses peurs, ses fantasmes… C’est pourquoi je dis que l’art ressemble au jeu… »

C’est aussi la démarche de Marie, musicienne dont nous parlions plus haut :
« L’enfant cherche, je l’encourage… Quand quelque chose tient la route pour lui ou pour moi, je l’écris. Lors de la séance suivante, je le relance dans son travail d’expression et d’expérimentation. Tant de facettes du clavier se révèlent d’après la personnalité de l’enfant… J’aide ainsi l’enfant à composer sa propre musique, ce qui le passionne et l’enchante… »

Tous les animateurs qui ont en charge les plus petits à Terre Franche reconnaissent qu’ils sont devant un terrain vierge et gratifiant. Ces petits expriment une énergie débordante face au processus d’éveil et de création, quelle que soit la discipline artistique qu’ils abordent.

Etre animateur dans un CeC, c’est être maître-nageur pour les enfants plongés dans un bain-bulle de culture, c’est être compagnon de jeu dans un bac à sable qui cache des trésors. Pablo Picasso disait : « Tout enfant naît artiste, il est plus difficile de le rester en temps qu’adulte ». Et Dubuffet écrivait : « Le vrai art est toujours là où on ne l’attend pas. Là où personne ne pense à lui ni ne prononce son nom. L’art déteste d’être reconnu et salué par son nom. Il se sauve aussitôt. L’art est un personnage passionnément épris d’incognito. »

En travaillant avec les tout petits, nous sommes aux premières lignes de l’éveil à la créativité, et nous y croyons fermement. J’ai eu la chance de rencontrer Albert Jacquard, il y a une vingtaine d’années : « Quand je lui ai expliqué le sens d’un CEC, il m’a dit combien nous avions raison d’ouvrir les enfants à la curiosité, l’éveil, la créativité par l’expérimentation artistique.  » Il m’a dit : « Nous ne pouvons pressentir l’évolution du monde et ne pouvons donc imaginer le monde de demain sur base de celui d’aujourd’hui. Notre enseignement d’aujourd’hui sera donc vite obsolète. En revanche, éveiller un enfant à la créativité artistique est lui offrir le meilleur atout pour se plonger dans un monde nouveau. » Cette réflexion de cet humaniste me motive encore aujourd’hui dans ce métier souterrain… Si peu subsidié, car si peu spectaculaire… .